Inventer-le-monde :
l'artiste citoyen

Introduction aux Projets Spéciaux

Par Didier Houénoudé

Les projets spéciaux sont des idées initiées par des tiers (artistes, groupes d’artistes ou opérateurs culturels, associations etc.) et qui rentrent dans la thématique générale de la Biennale Bénin 2012 : « Inventer le monde : l’artiste citoyen ». Ces projets se déclinent en dehors de l’exposition internationale mais n’en sont pas pour autant séparés. Les cloisons qui semblent les isoler sont entrouvertes et modulables.

La problématique de l’artiste porteur/initiateur de projet est relativement récente. Elle apparaît dans un contexte de désengagement progressif de l’État des questions culturelles, obligeant ainsi l’artiste à se substituer à l’instance étatique. De nombreux centres de promotion des arts, des espaces culturels sont nés à l’initiative des artistes qui se lancent de plus en plus dans l’entreprenariat culturel. L’artiste africain ne se contente plus du rôle traditionnel qui était le sien et qui le réduisait à n’être qu’un porte-parole dans le meilleur des cas, sinon un fou dont on s’accommode des excentricités. Aujourd’hui, l’artiste est un homme d’affaires, « car le milieu de l’art, c’est du business » comme se plaît à le rappeler Kiffouly Youtchaou, artiste porto-novien.

Cette incursion des artistes dans le milieu des initiatives de projets en a fait des promoteurs culturels soucieux de la formalisation de leur métier. Elle a cependant davantage complexifié les rapports existants dans le milieu de la culture. Car, selon la tradition populaire au Bénin, l’artiste était un être à la fois béni et maudit des dieux et qui vivait en marge de la société. Aziza [1] serait l’esprit à l’origine de cette bénédiction empreinte de malédiction.

L’artiste marqué du sceau d’Aziza, devient un être qui se situe aux frontières du monde des hommes et de celui des dieux. La bénédiction de pénétrer le monde des dieux s’accompagne inévitablement et inéluctablement de la malédiction d’être totalement incompris dans celui des hommes. De tels artistes ne regardent pas vers le monde moderne, mais en direction d’un monde perdu ou en passe d’être perdu. Ils deviennent les guides d’une nouvelle lecture de l’histoire africaine ; ceux que Jean-Loup Anselme [2] nomme prophètes et Jean-Loup Pivin [3] les artistes messagers.

Aujourd’hui pourtant, l’artiste a réussi à s’affranchir peu ou prou de l’influence écrasante d’Aziza. Ce faisant, il s’est cependant coupé de son public lequel ne reconnaît plus en lui le messager des dieux. L’artiste s’est tout simplement embourgeoisé. Provocateur omniprésent, il fait partie, d’après Nathalie Heinich [4], de la nouvelle élite aristocratique. Ils sont en effet un certain nombre à ne plus se contenter de créer dans la solitude de leurs ateliers. L’artiste est promoteur culturel, directeur d’un espace culturel dans lequel il initie ses pairs plus jeunes ou des enfants à qui il rêve de transmettre son amour de l’art, de son art ! Ainsi naissent des espaces comme le Centre de Formation Naanego de Suzanne Ouédraogo à Ouagadougou au Burkina Faso, l’école des sables de Germaine Acogny à Toubab Dialaw au Sénégal, l’espace Tchif de Francis Tchiakpè à Cotonou au Bénin, Unik de Dominique Zinkpè à Abomey au Bénin.

Faut-il s’inquiéter que cette tendance se généralise ? Doit-on craindre une baisse de la productivité et de la créativité de l’artiste ? Ou, au contraire, faut-il y voir la possibilité pour l’artiste de s’offrir une visibilité plus grande et un moyen plus fiable d’assurer sa propre promotion ?

La plupart des artistes sont conscients des contraintes qu’impose cette nouvelle situation. L’administration d’un centre implique en effet de trouver les investissements nécessaires à son fonctionnement. Afin de concilier la recherche de financement et son propre travail, l’artiste développe ses idées personnelles en les incluant dans des projets de plus grande envergure, à l’échelle de son espace culturel. Cette double approche d’un projet personnel qui se déploie à l’intérieur d’un autre plus vaste a l’avantage de permettre à l’artiste de s’ouvrir aux démarches artistiques de ses pairs et à d’autres projets culturels. Un grand nombre des espaces culturels administrés par les artistes ne se contentent pas de montrer seulement des expositions d’art, mais organisent également des concerts de musique, des représentations théâtrales, des projections de films, des spectacles de danse, etc.

L’artiste, le plasticien n’est donc plus le personnage solitaire et marginal que la société avait créé. Il s’est lui-même inventé un nouveau statut, celui d’un être qui veut promouvoir la culture sous toutes ses formes. Ce nouveau statut lui permet, au contact des autres formes d’art, d’explorer des champs plus vastes et d’en faire des sources d’inspiration nouvelles. Il a enfin l’impression de contrôler sa carrière d’artiste !

Cependant, aussi grisante soit-elle, cette expérience, qui donne à l’artiste la sensation d’être maître de son destin, pourrait se révéler désastreuse s’il n’y prenait garde. La gestion d’un espace culturel pour l’artiste est une irruption dans le quotidien qui l’oblige à investir une partie de son énergie dans des questions triviales qui pourraient annihiler sa créativité. Certains artistes comme Dominique Zinkpè l’ont bien compris et préfèrent confier l’administration de leur espace à un spécialiste, tandis qu’eux continuent de se consacrer à leur art.

Quoiqu’il en soit, il faut aujourd’hui compter avec l’artiste porteur de projets. Et cette nouvelle dimension de l’artiste introduit de nouvelles perspectives et interroge une nouvelle approche de l’art africain contemporain.

D. H.

Didier Houénoudé est un historien de l’art béninois, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi. Son champ d’intérêt porte entre autres sur la problématique identitaire dans l’art contemporain africain, les questions patrimoniales, l’urbanisme et le développement des villes africaines.

NOTES

[1] Génie du panthéon du Bénin méridional auquel l’on attribue l’inspiration des artistes.

[2]Amselle, Jean-Loup, L’art de la friche. Essai sur l’art africain contemporain. Paris : Flammarion, 2001

[3] Pivin, Jean-Loup. "Les artistes messagers". In Fall, Ngoné ; Pivin, Jean-Loup. Anthologie de l’art africain contemporain du XXème siècle. Paris : Revue Noire, 2001. P.130-149.

[4] Heinich, Nathalie, L’élite artiste : Excellence et singularité en régime démocratique. Paris : Gallimard, 2005.